Histoire de la rose bleu

Rose_bleue_2Il était une fois, dans un pays lointain, une princesse, jeune, belle, désirable à souhait, qui se morfondait dans son palais. Chaque jour le même rituel se répétait : de nombreux prétendants venaient demander sa main, mais aucun ne trouvait grâce à ses yeux. Ils étaient tous éconduits. Son père, le roi, se lamentait. Avec le temps qui passait, il voyait s'éloigner son voeu de voir sa fille se marier et avoir des enfants. De plus, à force de refus systématiques, ce qui devait arriver arriva : le flot des prétendants vint à tarir.

Le roi entra en désespoir. Sa fille s'en avisa. Elle vint alors trouver son père et lui dit :

- Père, j'ai une excellente nouvelle à vous annoncer.

- ...

- J'ai décidé de me marier.

- Comment ? Vous marier, ma fille ? Voilà en effet une nouvelle qui me réjouit !

- Pourtant, père, il faut que je vous dise. Je ne donnerai pas ma main au premier venu. Je l'offrirai à celui qui me fera présent d'une rose bleue.

- Une rose bleue ? Mais enfin, vous savez bien, ma fille, que les roses bleues n'existent pas (1) ...

- Fi. Annoncez la nouvelle en ville. Faites donner le crieur. Que tout un chacun sache que je suis prête à convoler en justes noces avec qui m'offrira une rose bleue. Vous verrez que des prétendants afflueront à nouveau au palais.

Et ainsi fut fait.

Il y avait en ville un homme rusé. Il cueillit une rose blanche, la présenta à son ami le teinturier. Ce dernier écrasa des fleurs d'isatis ; un pigment bleu indigo en fut extrait dont il enduisit les pétales de la rose. L'hommé rusé se rendit au palais, muni de la rose bleue. Il la tendit à la belle princesse, qui s'aperçut immédiatement du subterfuge et renvoya le fourbe séance tenante.

Le chef des armées était amoureux transi de la princesse. Il lui vint à la mémoire qu'il existait, aux confins de l'univers connu, une contrée communément appelée le pays bleu où, selon la légende populaire, tous les objets étaient bleus. Alors, il décida de s'y rendre accompagné d'une escorte de braves. Ensemble, ils franchirent des déserts arides, des montagnes inhospitalières, traversèrent des mers tourmentées pour arriver enfin, après de longs mois d'errance, au pays bleu. Ils y découvrirent que cette région regorgeait de carrières de corindons et de titane. Par un savant agencement de ces deux minéraux, des sorciers créaient des pierres d'un bleu profond appelées saphirs. Tous les objets façonnés de main d'homme l'étaient à partir de cette pierre magnifique. Le chef des armées demanda alors à un artisan des plus habiles de tailler dans la pierre une rose. Notre artisan s'acquitta de sa tâche de la plus belle des manières et le chef des armées put reprendre, le coeur léger, le chemin du retour, convaincu que la belle princesse serait sous peu son épousée. Mais le sort en voulut autrement. Lorsqu'il se présenta au palais et qu'il tendit la rose-saphir à la fille du roi, cette dernière en loua la beauté, mais remarqua que derrière la forme élégante de la rose et la finesse de la taille se cachait une gemme et non une fleur. Le chef des armées fut éconduit.

Le désespoir s'abattit à nouveau au palais. Le roi pestait : "Une rose bleue... En voilà bien une idée absurde !" Pourtant, un beau matin, alors qu'elle se promenait dans les rues de la cité, la princesse croisa le regard du poète. Ce fut comme un éclair, un coup de foudre. Elle sut, et lui avec, qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. L'amour les avait désignés. D'un seul élan, le poète aborda la jeune femme et lui déclara sa flamme. La princesse s'abandonna au miel de ses paroles. Mais, passé le moment de griserie délicieuse, la fille du roi se rappela la promesse faite à son père. Elle s'en ouvrit au poète et lui indiqua que son coeur ne pourrait appartenir qu'à celui qui lui ferait offrande d'une rose bleue. A l'écoute de sa belle, l'homme sourit puis prit congé.

Le lendemain, tôt, le poète se présenta au palais. Il portait dans sa main une rose blanche fraîchement coupée. Il s'avança vers le roi qui tenait audience ce jour-là et demanda la main de sa fille. Après avoir entendu cette requête, le roi se lamenta. "Mais enfin, cher poète, vous avez bien la tête dans les étoiles. Vous voyez bien que cette rose est blanche. Je ne puis vous consentir la main de ma fille !" Mais la princesse, à l'étage, n'avait pas perdu une miette de cette scène. Elle descendit les larges degrés qui conduisaient à la salle d'audience, se rapprocha des deux hommes, prit la rose des mains du poète, en huma la fragrance délicate et déclara enfin :

"Ah père ! Comment pouvez-vous dire que cette rose est blanche ? Si vous aviez mes yeux, vous sauriez que cette rose est bleue, et du bleu le plus pur qui se puisse concevoir."